Bienvenue sur le blog "spécial Terminales" de Richard Tribouilloy, professeur d'histoire-géographie au lycée Portes de l'Oisans à Vizille en Isére. Il s'adresse bien entendu à mes classes de Terminales, mais s'il peut aussi vous rendre service, vous qui passez sur ces pages par hasard, et bien tant mieux et bienvenue...
Bon, suite au planning extrêmement chargé de cette fin d'année où il faut terminer le programme au pas de course couplé à des soucis informatiques, j'ai pris quelques retards sur le blog. Alors fêtons mai... en juin.
Retrouvez le dossier commun autour d'une année 68 pour approfondir cette étude...
Parmi les grandes villes françaises, Grenoble a aussi réagi lors de mai 68. En apparence, la ville est encore sous l’effet des Jeux Olympiques qui l’ont grisée au mois de février. De plus c’est une des rares villes de France à avoir à l’époque un campus « à l’américaine », excentré à St Martin D’Hères loin du centre-ville. La ville est considérée comme un bastion de gauche, un laboratoire social. En 1961, le premier planning familial s’est constitué et fournit dans l’illégalité des médicaments contraceptifs aux femmes qui s’y présentent. Sous l’impulsion de la municipalité d’Hubert Dubedout qui veut faire de la ville une pionnière de la participation des citoyens à la vie de la cité, des comités d’actions sociales se sont créés dans certaines usines pour que les ouvriers puissent participer à la direction des entreprises.
La ville apparaît donc comme calme, pourtant dès mars, des troubles ont commencé à apparaître sur le campus. Les étudiants protestent contre des règlements intérieurs contraignants qui limitent l’accès aux résidences universitaires et surtout établissent des barrières distinctes entre les dortoirs pour filles et ceux pour garçons.
Mais tout cela participe du mouvement de contestation générale de la société conservatrice gaullienne qui commence à gagner le pays. Comme dans beaucoup de villes de province, ce sont les événements parisiens qui mettent le feu aux poudres. Le 6 mai une première manifestation éclate en ville pour soutenir les étudiants parisiens en grève. Une petite répétition qui ne regroupe qu’un millier d’étudiants mais qui se heurte violemment à la police. Les jours qui suivent, le campus s’embrase, les gaz lacrymogènes pleuvent et les étudiants se protégent le visage…avec des serviettes hygiéniques. Le mouvement gagne en ampleur les jours suivants. Les slogans reprennent ceux de la capitale : "Libérez nos camarades", "Adieu Charlot" (en référence au président Charles de Gaulle), "Le pouvoir aux travailleurs". A partir du 11, les facs, à commencer par celle de droit, rejoignent le mouvement.
Les étudiants qui se réunissent place Victor Hugo ou à la fac se politisent mais réclament aussi de meilleures conditions de vie. Davantage de bourses, de logements étudiants, moins de précarité dans leurs conditions de vie. Les groupuscules trotskystes menés par Pierre Broué professeur à l’Institut des Etudes Politiques veulent donner une vraie couleur révolutionnaire au mouvement. Mais les revendications restent floues, on veut certes changer la société mais pour la plupart c’est plus l’enthousiasme de l’action et de la revendication qui prime que la véritable ambition d’une Révolution sur le modèle chinois.
Le campus de Grenoble est le lieu de nombreuses rumeurs, on en parle comme d’un nid de maoïstes, on évoque même la présence d’Alain Geismar, l’un des leaders des manifestations parisiennes, à la fac de St Martin d’ Hères. Cela va donner pendant longtemps à l’université une solide réputation de repère de militants radicaux qui va lui coller à la peau pendant toutes les années 70.
Contrairement à ce qui se passe à Paris, les principaux dirigeants syndicaux et le parti communiste local se déclarent immédiatement solidaires du mouvement et rejoignent dès lors les étudiants. 10 à 15000 personnes manifestent le 13 mai (30 000 selon les organisateurs), la ville est paralysée et rapidement les magasins commencent à souffrir de pénurie. Les ouvriers bloquent les usines, les transports, les approvisionnements. On compte 120000 grévistes dans toute l’Isère
Faute d’approvisionnement, l’essence manque (même si Grenoble avait conservé des stocks importants des Jeux Olympiques), les magasins ne sont plus pourvus. Dans les vallées autour de Grenoble, de plus en plus difficilement approvisionnées, l’inquiétude augmente et beaucoup croient à l’imminence de la guerre civile. Pourtant comme dans le reste de la France la contestation n’aboutit pas.
Entre les étudiants exaltés et idéalistes et les ouvriers qui ont des revendications salariales plus terre à terre le courant ne passe pas très bien, ce qui explique que le mouvement va faire long feu. Malgré des réunions enflammées à la Maison de la Culture, la contestation peine à s’organiser véritablement.
Pierre Mendès-France, député de Grenoble, grande figure de la gauche socialiste modérée et ancien président du conseil de la IVème république est à Paris pour soutenir le mouvement national. Charismatique, il pourrait apparaître comme un recours capable de fédérer les contestataires mais ne veut pas prendre la tête d’un mouvement révolutionnaire qui l’inquiète. Cette attitude modérée lui coutera son siège lors des élections législatives qui suivront la dissolution de l'assemblée décidée par de Gaulle après mai 68.