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23 octobre 2007 2 23 /10 /octobre /2007 19:17

Hier lundi 22 octobre, les instructions ministérielles nous ont enjoint de lire en classe la lettre d’adieu à sa famille de Guy Môquet, jeune militant communiste arrêté pour avoir distribué des tracts puis fusillé le 22 octobre 1941 avec 26 autres otages

 
Guy-Moquet432.jpg                                           Source R.F.I.
 
 

 

 
A Vizille, nous nous sommes posés la question. Devions nous oui ou non lire cette lettre en classe. Certains de mes collègues s’y sont refusés prenant comme principe que cet événement décidé par le pouvoir politique de façon unilatérale est une forme très nette d’instrumentalisation de l’Histoire à des fins idéologiques. D’ailleurs la plupart des régimes totalitaires se sont employés à réécrire et à faire apprendre l’histoire à leur sauce. En France l’une des dernières fois où les élèves devaient tout arrêter pour écouter religieusement des discours en classe n’est autre que le régime de Vichy, lorsque le Maréchal Pétain passait à la radio.
 

C’est pourquoi face à cette commémoration imposée d'en haut, il convient de rester prudent. Surtout que cela s'inscrit dans un problème plus large. Même si elles entendent lutter contre des falsifications historiques, les volontés de dicter l’Histoire par les politiques voir par la justice sont dangereuses. Depuis la loi Gayssot criminalisant la négation de la Shoah, on a vu apparaître des tentatives d’encadrer l’Histoire avec des garde-fous qui transforment notre passé en une sorte de vérité révélée que l’on doit accepter sans discussion: l’esclavage, le génocide arménien, la colonisation, les crimes du parti communiste ont été l’objet de polémiques interprétatives non dénuées d’arrière pensée politiciennes.

 
En outre et pour en revenir au document proprement dit, sortir la lettre de son contexte et la lire comme une incantation est à la fois profondément faux et dangereux. Surtout qu'à la lecture on n'apprend pas grand chose, celle-ci est surtout chargée d’émotion. Elle reste la lettre personnelle d'un gamin qui va mourrir et non celle d'un militant à l'engagement marqué. Bref, elle est poignante mais ne nous apprend rien et peut-être récupérée par n'importe qui et interprétée à toutes les sauces. Mais ne vivons nous pas une époque où l'émotion prime sur la raison ? 
 

Cependant, d’un autre côté, le refus de se plier aux exigences de notre autorité de tutelle démocratiquement élue n’est elle pas aussi une forme d’utilisation abusive de notre pouvoir d'enseignant pour refuser ce qui apparaît, non comme une leçon d’histoire, mais comme une commémoration, c'est-à-dire un moment de recueillement qui nous réunit au-delà du simple fait historique. Si on commence comme ça qu'est ce qui nous interdit dès lors de ne plus fêter le  1er mai au nom des crimes du communisme, le  8 mai à cause des bombardements de Dresde et d'Hiroshima ou le 14 juillet au nom des ambiguités révolutionnaires (le fait que l'on soit en vacances le 14 juillet ? Bon d'accord...).

N'est ce pas aussi une façon un peu déguisée de refuser le verdict des urnes (quoique j'ai eu l'écho que dans un autre établissement (privé celui là) de l'agglomération grenobloise, un professeur aurait refusé de lire la lettre au motif que son auteur étant communiste, cela glorifierait une idéologie par ailleurs responsable de millions de morts). Ceux qui se drapent dans la vertu d’une Histoire pure et éloignée des contingences politiques oublient que bien au contraire notre enseignement est éminemment politique. Après tout il suffit de regarder l’ensemble de nos programmes scolaires pour voir que ceux-ci obéissent à des choix idéologiques et moraux. La mise en avant systématique du développement durable  par exemple, ou la place préponderante de l'UE dans le programme de 1ère (quoique remise en question par nos inspecteurs depuis cette année) ou rien, que dans notre programme de T S, la sacralisation de la Vème république parée de toutes les vertus d’efficacité en oubliant au passage la IVème forcément bancale et transitoire…

C’est pourquoi j’ai préféré lire cette lettre à mes classes de premières et de terminale L mais en les accompagnant d'autres documents sur le même thème et en initiant une véritable discussion remettant le texte dans son contexte, en en expliquant les limites, la polémique et surtout en les liant à la cérémonie (prévue bien avant cette question) qui va avoir lieu jeudi à 16h30 pour inaugurer deux des salles de l’internat aux noms de Yvonne Bontoux et Jean Marcel Champon, deux résistants locaux.

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Published by Mr Tribouilloy - dans Pédagogie
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Alain 09/12/2009 15:09


Bonjour,

Merci beaucoup pour vos remarques très judicieuses, notamment le fait que le refus d'obéir peut être aussi considéré comme une position politique. Le professeur ne doit pas oublier qu'il est un
fonctionnaire.


Mr Tribouilloy 10/12/2009 12:40



Merci pour ce commentaire,

Petit rappel de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui est désormais inscrite dans la constitution.


Article 15 - La société a le droit de demander compte à tout agent public de son
administration.

Un professeur est donc un agent public, mais même s'ils ont tendance à l'oublier un ministre ou un président aussi.